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« L’ère du « co » – vide » face à l’intelligence collective

Association Française des Thérapies Narratives

Serge MORI


Publié en allemand en 1934, “Genèse et développement d’un fait scientifique[1] est l’un des textes les plus importants jamais écrits en épistémologie. Avec lui, Ludwik Fleck (1896-1961) inaugure ce qu’on appelle aujourd’hui l’histoire sociale des sciences et entreprend d’élaborer une théorie de la connaissance.

Pour lui, la vérité en science est un idéal inatteignable (si elle n’est pas considérée comme dynamique, et évolutive) par des communautés scientifiques enfermées dans des pensées qui leurs sont propres. Toute hypothèse, toute connaissance et toute théorie scientifique émerge selon lui du sein même de ce qu’il appelle un « style de pensée ». Ce style de pensée est quelque chose qui correspond à l’ensemble des normes, des principes, des concepts et des valeurs propres à l’ensemble des savoirs et des croyances.

Ces conceptions s’illustrent tout particulièrement à travers des exemples tirés de la médecine et en particulier de l’histoire de la syphilis. On considère en général les maladies et les pathologies comme des faits scientifiques, c’est-à-dire ici comme des entités objectives qu’auraient en commun tous les patients qui en sont atteints. Or dans le cas de la syphilis, Fleck s’aperçoit que le concept de cette maladie tel qu’il s’est constitué depuis le 15ème siècle est en réalité un produit culturel, chargé de toutes sortes de représentations collectives liées à la sexualité ou à la corruption du sang. Cela montre à quel point les maladies ne sont pas des faits mais des entités fictives et filles du temps.

En 2020, rien n’a changé et les propos de Fleck sont plus que jamais d’actualité !

Pensée collective ou collectif de pensée

Aujourd’hui, face à un virus que l’on nomme COVID-19, nous avons un comité scientifique qui conseille le Président de la République. C’est donc un seul et unique « collectif de pensée » qui murmure à l’oreille de l’exécutif, ce que nous devons faire et comment. La parole de l’expert tout puissant !

 Je crois, très dangereux de ne disposer que d’un seul comité scientifique car, en ce cas, grande est la tentation de faire coller la réalité à la seule parole d’un « collectif de pensée » et surtout de considérer que cette parole est la seule vraie sinon la vérité même.

Ce comité scientifique témoigne d’une discipline académique sclérosée par ses fidélités successives à la conservation obtuse de positions dites « scientifiques », non intrinsèquement soutenables aujourd’hui mais sources de féodalités universitaires (nombres de publications), de rigidités idéologiques (méthodes scientifiques, protocoles et normes de publications dans la recherche) et de marchés goinfres (industries pharmaceutiques, laboratoires et qui va gagner des millions avec le vaccin ?).  L’échec du désaccord grandissant des « scientifiques », nous condamne, aujourd’hui, à n’envisager que de modestes « séquentielles » finalités.

Mais, en France, nous sommes particulièrement doués pour les querelles idéologiques. S’il est naturel, de voir les choses de notre point de vue et de le défendre, il est malheureusement tout aussi naturel de penser que nous avons objectivement raison, ce qui coupe court à l’introduction de toute discussion et donc de toute possibilité d’innovations dans notre manière de panser ce fléau et non cette guerre.

Car dans un premier temps, il s’agit peut-être de panser avant même de soigner pour enfin guérir ! Intervenir dans l’urgence c’est dans un premier temps stopper l’hémorragie, puis dans un second temps s’intéresser à la manière d’apporter les soins les plus efficaces pour enfin opérer, réparer et guérir. Pour ce fléau c’est un peu le même principe, apporter un traitement déjà existant (hydroxychloroquine), puis s’intéresser de plus prêt à ce virus et aux formes de symptômes plus graves (service de réanimation moins engorgé) et enfin trouver un vaccin (l’intelligence collective à l’œuvre avec nos scientifiques de toute la France).

L’histoire malheureusement démontre que même en situation de catastrophe sanitaire, l’engagement, la solidarité et l’intelligence collective passent en second plan pour laisser la part belle au Pouvoir !  

Michel Foucault (1926-1984) exprima l’opinion que toute espèce de discours est une tentative, de la part de celui qui le prononce, d’exercer un pouvoir sur les autres. On ne peut déconstruire des textes avec succès que si l’on garde cela en mémoire ; en outre, la personnalité de ceux qui exercent ce pouvoir étant façonnée par ce qu’ils font, on peut donc la révéler et la comprendre par une approche déconstructionniste de ce qu’ils disent ou écrivent.

Foucault affirme que ce qui prédomine dans notre expérience du pouvoir, ce sont ses effets constitutifs, que nous sommes soumis au pouvoir au travers de « vérités » normatives qui façonnent nos vies et nos relations. Ces « vérités », à leur tour, sont construites ou produites par le fonctionnement du pouvoir (Foucault, 1979, 1980, 1981)[2]. Quand Foucault parle de « vérités », il se réfère à des idées construites auxquelles on accorde un statut de vérité. Ces « vérités » sont « normalisatrices » dans le sens où elles construisent des normes autour desquelles les gens sont incités à façonner ou à constituer leur vie. Ainsi, ce sont des « vérités » qui spécifient la vie des gens.

Les gens sont incités à se servir de leur vie et de leurs relations pour se soumettre aux spécifications de personnalité et de relations que véhiculent ces discours de « vérités », et à y soumettre les autres. Si nous acceptons la proposition de Foucault selon laquelle les techniques de pouvoir qui « incitent » les gens à construire leur vie à travers des « vérités » se développent et se perfectionnent au niveau local avant d’être reprises à des niveaux plus généraux, alors, en nous associant à d’autres personnes pour remettre en question ces pratiques, nous devons aussi accepter que nous nous engagions inévitablement dans une activité politique. Nous devrions aussi reconnaître que si nous ne nous associons pas à d’autres personnes pour remettre en question ces techniques de pouvoir, nous sommes aussi engagés dans une activité politique. Cette activité politique n’implique pas de proposer une idéologie de remplacement, mais suppose de remettre en question les techniques qui assujettissent les gens à une idéologie dominante.

“Donnez-moi un levier, et je…”

Dans ce contexte, l’intelligence collective peut être un fantastique levier.

Quand on parle d’intelligence collective, on fait référence à la capacité qu’a un groupe, voire une société à s’auto-organiser et à faire preuve d’un comportement global en se mobilisant autour d’un objectif commun.

Lorsque nous sommes deux êtres humains nous manifestons un comportement différent que lorsque nous sommes seuls. Un phénomène d’autant plus marqué lorsque le nombre de personnes grandit et donne lieu à une organisation. Cette organisation obéit à des lois distinctes de la psychologie individuelle. Parmi les premiers théoriciens qui ont tenté de modéliser ces organisations et ces lois, on retrouve Gustave le Bon ou Gabriel Tarde, les fondateurs de la psychologie collective.

L’intelligence collective permet de mettre de côté les problèmes d’ego et qui réveille en chacun le désir de donner le meilleur de lui-même pour atteindre un objectif commun.

L’avenir de l’intelligence collective repose en grande partie sur le regard de nos dirigeants. Ces derniers, hélas, sont incapables même face à une telle catastrophe sanitaire de mettre en mouvement toute une communauté scientifique.

Il s’agit d’un exercice délicat, car le premier réflexe depuis plus d’une décennie est de vouloir passer pour un super-héros (politiques et « comité scientifique » confondus). C’est au XXIème une nouvelle maladie de l’âme que de vouloir être au-devant de la scène et crever les écrans. Le sentiment d’exister passe par le paraître plutôt que le parlêtre ou devrais-je dire le parler ensemble et phosphorer au sein d’une organisation. Nous devrions donc proposer aux comités scientifiques et aux politiques des exercices qui permettent de comprendre par l’expérience les bénéfices concrets et immédiats que peut leur apporter l’intelligence collective.

Souhaitons que nous puissions tirer les enseignements de cette expérience (au sens de traversée du péril), pour concevoir l’avenir avec d’autres stratégies d’intervention et ainsi co-construire une histoire alternative.

Jusqu’ici, même avec un fléau à l’échelle mondiale, l’intelligence collective ne se manifeste pas au niveau sociétal. Nous l’appliquons dans certains groupes, communautés sportives, des entreprises, mais il semble que nous ne sommes pas encore disposés à la mettre en œuvre au niveau sociétal. A chaque fois que l’intelligence collective s’exprime, cela a permis d’accomplir de belles choses. Cependant, les anciens modèles reprennent immanquablement le dessus ensuite. Mais avant de parler de l’après, du changement de mentalité, de comportement, commençons, peut-être, avec humilité à s’approprier et appliquer ce que nous définissons comme étant l’intelligence collective. L’enjeu est donc, aujourd’hui, d’être à l’écoute d’un virus qui circule dans l’air, si petit et en même temps, capable de mettre le monde à ses pieds ! N’oublions pas que nous ne sommes qu’un grain de sable au beau milieu du désert.

“Ubuntu : je suis parce que nous sommes”

Nous pouvons conclure avec une histoire que la Philosophe Pascale Seys nous raconte :

« Il y a quelques années le philosophe et théologien Raimon Panikkar avait raconté l’histoire suivante à l’essayiste Christiane Singer : « Un américain en poste en Afrique Australe, désireux d’occuper des enfants en leur proposant un jeu, suggéra de faire la course avec, pour le premier arrivé au bout de l’épreuve, une récompense, comme il se doit. Les enfants s’élancèrent, un à un vers la ligne d’arrivée, ils coururent de toute la force de leurs jambes et à la surprise générale, lorsqu’ils approchèrent de la ligne d’arrivée, quelque chose d’extraordinaire se produisit. Les enfants ouvrirent grands leurs bras et se saisirent les mains et dans une grande chaine solidaire et « dans un vent de poussière d’or », écrit Singer, ils coururent ensemble et franchirent ensemble, la ligne d’arrivée. Il n’y eu pas de premiers, pas de derniers, aucun vainqueur, aucun perdant : l’esprit de compétition, inscrite au cœur du sport, était pulvérisé. Lorsque l’on interrogea les enfants sur leur geste, pour vérifier qu’ils avaient compris la règle du jeu, ils invoquèrent un concept, une notion en usage dans les langues bantoues qui se dit : « Ubuntu ». Le terme a été employé par Nelson Mandela et Desmond Tutu pour désigner une notion parente, dans nos langues, à celle de fraternité et d’humanité, pour désigner que nos destins, quoi qu’il en coûte de les envisager ainsi, sont inextricablement liés et que cette co-appartenance à un monde commun, constitue la seule manière de penser ce qu’il y a de plus grand en nous que nous-mêmes. Dans la culture Xhosa et dans les langues bantoues « ubuntu » est résumé dans le dicton : « Je suis parce que nous sommes, et puisque nous sommes, je suis »


[1] Fleck, L. Genèse et développement d’un fait scientifique, préface de Ilana Löwy, postface de Bruno Latour, traduit de l’allemand par Nathalie Jas, Paris, Les Belles Lettres, 2005, 322 p. (1re édition française ; édition originale allemande, 1935). Réédition en format poche : Flammarion, « Champs sciences » (2008) Entstehung und Entwicklung einer wissenschaftlichen Tatsache? Einfürung in die Leher vom Denkstil und Denkkollektiv, B. Schwabeund Co., Verlabuchhndlung, Basel, 1934.

[2]« Inutile de se soulever ? », Le Monde, no 10661, 11- 12 mai 1979, pp. 1- 2.

Michel Foucault, en 1980 : « L’esprit est une substance réactive ». Dans un entretien donné au « Monde » il y a vingt-huit ans, le philosophe expliquait que le « désir de savoir » croît « à mesure qu’on veut bourrer les crânes ».

« L’intellectuel et les pouvoirs » (entretien avec C. Panier et P. Watté, 14 mai 1981), La Revue nouvelle.